À mes sœurs de combat

 

À 27 ans, Julie Meunier apprend qu’elle a un cancer du sein. Cette épreuve lui fait revoir ses priorités et une fois en rémission, elle se lance dans Les Franjynes, une alternative à la perruque pour les femmes et hommes atteints d’alopécie. Boostée par ce besoin d’aider les autres, elle écrit À mes sœurs de combat, un hommage aux patients qu’elle a côtoyé.

Rencontre.

Propos recueillis par Léna Pedon

 

Comment avez-vous découvert votre cancer ?

Julie Meunier : Depuis toute petite, ma mère me répète tous les ans que le début d’année est le parfait moment pour réaliser un check up médical. Début février 2015, j’ai rendez-vous chez mon gynécologue. En me palpant les seins, il a senti un “petit kyste”, mais ne s’inquiète pas plus que ça. Trois semaines plus tard, en voulant mettre mon soutien-gorge, j’ai senti quelque chose qui me gênait et j’ai découvert une grosse boule. J’en ai rapidement parlé à ma mère, qui m’a pressée de retourner voir le médecin. À l’époque j’étais juriste, je travaillais énormément et j’ai laissé traîner. Mais ma mère m’appelait tous les jours jusqu’à ce que je reprenne rendez-vous. Et heureusement, car elle m’a sauvé la vie.

J’ai été diagnostiquée d’un cancer du sein HER2+ amplifié hormono-dépendant 100 % récepteurs à œstrogènes de grade III.

 

Comment s’est déroulé le traitement ?

J.M. : Ce cancer était très agressif. J’ai eu 18 mois de traitement, 24 chimiothérapies, deux opérations, de la radiothérapie, de l’immunothérapie et de l’hormonothérapie. J’ai eu la chance de participer à un essai clinique, qui a été très concluant.

J’ai rapidement compris que la chimio c’était ma copine et qu’elle était là pour m’aider à guérir même si c’était une copine martyrisante. À chaque séance, je me disais une de moins et un pas de plus vers la rémission. Ces 18 mois de traitement sont relativement passés vite, parce que j’étais enchaînée avec des examens, des médecins. L’après est plus compliqué. Une fois le traitement fini, on vous dit « on se revoit dans 3 mois » et là, c’est bizarre. Puis un jour, vous oubliez presque d’aller à votre rendez-vous de contrôle. Cela fait 5 ans que je suis en rémission, et on est sensés me déclarer guérie cette année. Ça valait le coup de faire ces 18 mois de traitement sérieusement !

 

Comment avez-vous vécu votre féminité à travers votre cancer ?

J.M. : Étrangement, je ne me suis pas sentie moins féminine. Quand on m’a annoncé le cancer, la première réflexion que je me suis dite c’est « je vais perdre mes cheveux », la deuxième « je vais perdre mon sein » et la troisième « je vais mourir ». Les stigmates physiques dans les cancers, c’est ce qu’il fait le plus peur et la chute de la pilosité est marquante. Au-delà de la perte de la féminité, c’est surtout la perte de mon identité. J’ai toujours eu les cheveux longs et quand ils sont tombés, je ne me suis plus reconnue dans le miroir. Il a fallu que je me réapproprie une identité qui me convenait durant les traitements, pour être bien avec moi-même pour être bien avec les autres. C’est hyper important de se sentir bien dans sa peau quand on vit quelque chose comme ça, il y a une vraie transformation physique, parce qu’ensuite on n’est plus jamais la même personne, il y a des cicatrices physiques et psychologiques qui restent à vie. Une maladie comme ça, ça vous change.

 

Comment fait-on pour se “réapproprier son identité” ?

J.M. : Je me la suis réappropriée de façon très féminine. Je m’étais bidouillée mon propre système de frange, je mettais de gros turbans sur la tête. Que je sorte chauve ou avec un énorme nœud sur la tête, dans tous les cas, on allait me regarder. Alors je préférais qu’on me regarde parce que j’avais du style plutôt que par pitié.

J’avais répertorié plein de façon de nouer des turbans, car je sentais une vraie sensation thérapeutique dans le nouage de turban pour se coiffer : je n’avais plus de cheveux, mais je me coiffais quand même tous les jours. J’ai moins souffert de la perte de mes cheveux. Par contre, tous les matins avant que je me prépare, c’était dur. Mais une fois sortie de la salle de bain, j’étais de nouveau moi.

La beauté n’avait rien de futile, elle était presque vitale.

 

« La beauté n’avait rien de futile, elle était presque vitale. »

 

Comment vous êtes-vous lancée dans Les Franjynes ?

J.M. : J’avais commencé l’écriture d’un blog sur la gestion de la féminité durant le cancer, et souvent j’y mettais des photos de comment j’étais coiffée. Les personnes qui me suivaient n’arrêtaient pas de me demander où je les achetais. Je me suis dit que si je me sortais de cette histoire, je créerais ce système de frange pour les autres. Mais il y avait une condition à cela.

Face à la maladie, on est tous sur la même marche. Dans une salle d’attente, on pouvait comprendre la classe sociale des patients rien qu’en regardant leur perruque, car cela coûte entre 300 et 3 000 euros et que chacun en achète une à la hauteur de ses moyens. Ce n’est pourtant pas un accessoire de confort : le poids du regard est dur psychologiquement à gérer. Alors je ne voulais les créer à la condition que ce soit accessible à tout le monde et qu’il y ait une prise en charge totale par la sécurité sociale.

Je me suis battue pour obtenir la reconnaissance de la sécurité sociale comme quoi j’avais créé une prothèse capillaire à part entière. Aujourd’hui, on est sur une prothèse capillaire partielle accompagnée d’accessoires textiles et avec une prise en charge totale de 125 euros. Comme l’accessoire coûte moins de 125 euros, la prise en charge est totale quand les produits sont achetés en boutiques spécialisées ou en officines agrémentées sécurité sociale.

 

Pouvez-vous nous parles des Franjynes ?

J.M. : Les Franjynes sont de fausses franges, qui tiennent sur des têtes qui n’ont pas de cheveux grâce à un système que j’ai breveté. Il y a deux systèmes de franges :

  • un pour le front : elle se pose au niveau de la fontanelle, la mèche se place à droite ou à gauche en fonction de l’envie, et après vient le turban que la cliente a choisi. La frange et le turban sont dissociés,
  • et un pour les personnes qui n’ont jamais eu de franges sur le front : ce sont des franges pour l’arrière de la tête (franges reverse). Les cheveux commencent derrière les oreilles et prennent toute la nuque.

Les Franjynes ont 4 ans, et aujourd’hui nous travaillons avec des matières qui sont très techniques : les bonnets fabriqués sont thermorégulants anti-UV et certains sont même antibactériens pour aller dans les chambres stériles si besoin, tout en étant super méga stylés. Ce n’est pas parce que c’est remboursé par la sécurité sociale, que cela doit être moche !

Nous avons également un showroom agrémenté sécurité sociale à Nice où l’on reçoit les patientes sur rendez-vous pour faire des essayages, et 270 partenaires revendeurs à travers la France, les Dom-Tom, l’Europe et le Canada.

 

Sur votre site internet, il est écrit que Les Franjynes est fondée sur des valeurs de solidarité et environnementale. Pouvez-vous vous en dire plus ?

J.M. : Les Franjynes ont un vrai engagement RSE (responsabilité sociale des entreprises). L’entreprise est sociale et solidaire : tous les mois nous reversons une partie à la recherche contre le cancer, entre 5 000 et 6 000 euros par an. En particulier depuis 2 ans à Unicancer pour un projet de recherche européen : MyPeBS (My Personal Breast Screening) sur l’individualisation du dépistage du cancer du sein coordonné par Unicancer en France. Je suis intimement persuadée que le dépistage est le plus important.

Tous nos produits textiles sont fabriqués dans un atelier protégé qui prône l’insertion professionnelle. Nous ne faisons pas de production de matière première, mais nous avons des partenariats avec des maisons françaises, soit par dons de rouleaux soit par achats. Comme ça, rien ne dort inutilement dans des entrepôts pendant des mois. C’est pour cela qu’on ne fait pas de soldes : je préfère vendre toute l’année au juste prix en tirant au maximum sur mes marges, que de vendre 70 % plus cher et faire des soldes deux fois par an. Nous avons cet engagement depuis le début, que l’entreprise ait un impact positif sur la société.

 

Vous avez sorti un livre, À mes sœurs de combat, dans quel but l’avez-vous écrit ?

J.M. : J’ai eu un vrai syndrome de l’imposteur à son écriture, parce que je n’avais pas prévu d’écrire un livre. C’est Larousse qui est venu me chercher, car une éditrice me suit depuis des années sur les réseaux sociaux et adorait ma façon d’écrire, de parler du cancer, sans minimiser mais sans dramatiser non plus. Je ne pensais pas avoir un jour la chance et la prétention d’écrire un livre pour Larousse. J’ai saisi l’opportunité, de peur de regretter un jour, même si je n’avais clairement pas le temps pour !

C’est un livre presque autobiographique. Je raconte mon parcours du combattant, la sororité et la fraternité que j’ai pu vivre dans ce parcours avec les autres patients. C’était un hommage pour eux, pour qu’ils puissent mettre des mots à leurs maux.

Ça a parfois été compliqué à écrire, parce qu’il a fallu que je me replonge dans la maladie, et le corps humain a la faculté d’oublier.

Il est sorti en janvier 2021. J’ai de super beaux retours, j’ai écrit ce livre pour passer un message et pour continuer ce que je fais depuis 4 ans : aider mes pairs et les déculpabiliser, et même les soignants. Je suis heureuse que Larousse m’ait donné cette chance.

 

Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

J.M. : J’ai l’impression d’avoir pris 30 ans de maturité. Entreprendre est une expérience incroyable qui nous oblige à nous surpasser, et écrire un livre aussi. Aujourd’hui je me sens très bien. Pour tout vous dire, on a eu une magnifique surprise, mon cadeau de guérison. Ça fait 4 ans qu’on me dit que je suis en pré-ménopause et on m’annonce que j’attends un bébé. C’est incroyable. La vie est capable du pire comme du meilleur.

 

À mes sœurs de combat, comment le cancer m’a transformée. Aux éditions Larousse. 288 pages. 18,95 €.

« À mes sœurs de combat est un témoignage sincère, profondément résilient et parsemé de touches d’humour. Sans édulcorer ni minimiser, Julie Meunier nous montre qu’une épreuve peut se transformer en expérience, et nous révéler à nous-mêmes en nous poussant à devenir la personne que l’on rêvait d’être. »

 

0ù trouver Les Franjynes ?

lesfranjynes.com

Instagram : @lesfranjynes

La Maison des Franjynes, 20 rue vernier, 06000 Nice (uniquement sur rendez-vous, du mardi au vendredi entre 10h et 16h)